
Imaginez un monde partagé par une frontière invisible enfouie au cœur d’une forêt profonde. La Ligne sépare les Nagas, qui renoncent à leurs cœurs pour devenir immortels, des autres peuples élus : les Rekkons, immenses hommes-coqs à la force herculéenne, les enjoués Tokkebis, capables de manipuler le feu pour créer des illusions en ammées, et les Hommes, éternellement divisés. Dans cet univers où d’immenses poissons célestes abritent des cités effondrées, où des êtres-dragons peuvent se réveiller et des serpents communiquer à distance, un jeune Naga accepte une mission dont il ignore le sens. Il va devoir traverser la Ligne et gagner les périlleux territoires du nord. Un Éclaireur, un Destructeur et un Sorcier sont désignés pour l’escorter. Mais seuls ceux qui connaissent les secrets du monde savent que ce quatuor improbable a entre les mains le destin de l’humanité.

Si vous avez envie de sortir des codes de la fantasy occidentale, la collection Rayon Imaginaire propose une immersion réussie dans la fantasy coréenne avec Le Cœur des Nagas, premier tome de la tétralogie L’Oiseau qui boit des larmes. Et si le marketing des éditions Hachette compare déjà, de manière un peu présomptueuse, Lee Young-Do à un Tolkien coréen, il est vrai que l’auteur connaît un très beau succès en Asie avec cette saga écrite au début des années 2000 et qu’il propose avec ce premier tome une aventure à la fois drôle, épique et émouvante.
Le Cœur des Nagas est donc le premier tome d’une tétralogie. Tétralogie… à l’image des quatre types de créatures qui peuplent ce vaste univers : les Hommes, les Nagas, les Rekkons et les Tokkebis. Et si l’on suit ici un groupe de personnages représentant chacun de ces peuples, c’est bien autour de la culture naga que le récit se focalise principalement.
Le peuple naga évolue dans une société singulière où chaque individu se fait arracher le cœur afin d’atteindre une forme d’immortalité. Leur organisation est également profondément matriarcale, avec un rapport homme/femme inversé par rapport au nôtre : seules les femmes détiennent le pouvoir, tandis que les hommes sont relégués à la reproduction et clairement objectivés. Ce premier tome commence à interroger cette dynamique sociale, en la fissurant peu à peu à travers des complots encore diffus, dont les contours restent volontairement obscurs.
Lee Young-Do nous offre ainsi une plongée fascinante dans cet univers qui bouscule les codes, et plus particulièrement dans la culture naga, tout en nous y immergeant avec douceur. Et cette richesse ne se limite pas aux Nagas : les Rekkons, immenses hommes-oiseaux, et les Tokkebis, sortes de démons du feu, viennent également peupler cet imaginaire, même s’il faudra sans doute attendre les tomes suivants pour en explorer toute la profondeur.
Dans ce premier tome, l’intrigue mêle donc l’immersion au sein d’une cité naga à une quête : « trois peuples pour en mener un »… Trois individus, Tinahane, le Rekkon, Pihyong, le Tokkebi et Keïgon Draka, le légendaire humain mangeur de nagas, vont être sélectionnés pour mener un Naga au Grand Temple, bien au-delà des frontières de son territoire. Si la raison de cette quête reste obscure pour le lecteur, elle est assez importante pour que les ennemis ancestraux s’allient dans une aventure aussi joyeuse qu’improbable. Le récit prend le temps de nous présenter chaque personnage, leur rencontre et le début de leurs mésaventures. La plume de Lee Young-Do nous offre un récit fascinant doté d’un humour inattendu, mais jamais lourd. C’est un délice de découvrir les personnages, les spécificités de chaque peuple avec une mention spéciale à l’incroyable Keïgon Draka, personnage bourru, mystérieux et difficile à cerner, mais indispensable dans la troupe et auquel on s’attache irrémédiablement.
De plus, outre cette joyeuse épopée et les terribles complots qui animent le peuple naga, L’oiseau qui boit des larmes nous offre une réflexion sur la royauté et ce que signifie être roi. En introduisant des personnages de souverains volontairement caricaturaux, l’auteur interroge sur la nécessité et l’essence même de ce rôle. C’est notamment de cette réflexion que vient le titre poétique de la saga L’oiseau qui boit des larmes, je n’en dis pas trop et je vous laisse en découvrir les raisons…
« Les rois boivent les larmes de leurs peuples. C’est ainsi que, peu à peu, le peuple se transforme en une masse cruelle et sans larmes. C’est ça, le mal qu’un roi fait au monde »
À travers ce premier tome, Lee Young-Do livre une fantasy qui, sous des apparences classiques, se distingue par la richesse de son imaginaire et sa manière de renverser les codes. L’auteur nous propose une première immersion captivante et complètement dépaysante dans son univers en se focalisant sur la culture naga et en nous emmenant dans une quête improvisée pleine d’humour et de rebondissements aux côtés de personnages bien campés et attachants. Une grande réussite pour ce début de saga, donc, qui donne envie d’en découvrir davantage tant sur les autres peuples que sur les nombreux mystères, secrets et complots qui animent ce premier tome.


L‘Oiseau qui boit des larmes, tome 1 : Le cœur des Nagas
Auteur : Lee Young-Do
Traduction : Marion Gilbert
Couverture : Jade Robert et Eddy Pierrel
Maison d’édition : Hachette
Genre : Fantasy
Date de publication française : 29 octobre 2025
Nombre de pages : 518 pages
Prix : 25 € (broché) / 16,99 € (numérique)
