[Chronique] La Mort immortelle, de Liu Cixin

Un demi-siècle après l’Ultime Bataille, l’équilibre précaire dû à la dissuasion de la forêt sombre continue de maintenir les envahisseurs trisolariens à distance.
La Terre jouit d’une prospérité sans précédent due au transfert des connaissances et des technologies trisolariennes.
La science humaine connaît des progrès pour ainsi dire quotidiens, les Trisolariens découvrent avec fascination la culture humaine et l’espoir grandit que les deux civilisations puissent bientôt coexister pacifiquement sans la terrible menace d’une annihilation réciproque.
Mais lorsqu’une ingénieure en aéronautique originaire du début du XXIe siècle sort de son hibernation, elle réveille avec elle le souvenir d’un programme qui menace cet équilibre.
Bientôt, l’humanité aura à faire un choix : partir à la conquête d’autres univers ou mourir dans son berceau.

MON avis

Après Le Problème à trois corps et La forêt sombre, Liu Cixin nous offre la conclusion de sa saga de hardSF avec La Mort immortelle, un dernier tome qui vient à nouveau élargir la perspective de son univers en se plaçant à une échelle vertigineuse, bien au-delà de la simple civilisation humaine.

Ainsi, si les deux premiers tomes se concentrent sur la découverte de la menace extraterrestre, puis sur la recherche d’une solution pour sauver l’humanité en établissant la théorie de la forêt sombre et la nécessité de rester caché à l’échelle de l’univers pour éviter l’anéantissement, ce dernier tome explore justement les conséquences lorsque l’on va à l’encontre de cette théorie. Et au centre de cette décision, un nouveau personnage va apparaître dans ce troisième tome : Cheng Xin qui va avoir le destin de l’humanité entre ses mains en devenant la nouvelle Porte-Épée, celle qui peut décider de révéler la position de la Terre dans l’univers pour faire face à la menace extraterrestre.

Liu Cixin prend le temps de développer le personnage de Cheng Xin, d’abord de manière détournée en utilisant d’autres personnages qui la côtoient puis en se recentrant sur elle, afin que l’on comprenne ses choix, des décisions qui vont découler en une succession d’événements tragiques. Et par ce procédé, l’auteur montre toute l’ambivalence autour de ce personnage : on devrait la détester, car elle n’a pas été capable de prendre les bonnes décisions pour sauver l’humanité, mais c’est aussi cette incapacité à le faire qui la rend profondément humaine. Derrière cette erreur qui est interprétée comme une trahison à l’humanité, Cheng Xin a fait le choix qui lui semblait juste, sans volonté de nuire, mais va voir l’humanité presque entière le lui reprocher pour le reste de sa vie. Finalement, en lui confiant le pouvoir de décider de la survie de l’humanité, le récit pose ainsi une question assez vertigineuse : peut-on réellement demander à un seul individu de porter une telle responsabilité ?

Et plus le récit va avancer et plus les conséquences désastreuses des choix de Cheng Xin vont se dévoiler, offrant des scènes d’une tension extrême et glaçantes de réalisme. Il y a une puissance immense dans la manière dont Liu Cixin ramène la tragédie qui touche toute l’humanité à l’échelle de celle d’un unique personnage, rejeté de tous, qui redeviendra pourtant d’une certaine façon, et avec une certaine ironie, le seul espoir de l’humanité.

Et au-delà de cette intensité tragique intime, le récit va prendre une ampleur bien plus vaste allant jusqu’à quitter l’échelle de la terre et même du système solaire pour déployer de fabuleux concepts et théories scientifiques à l’échelle cosmique. J’ai retrouvé et même dépassé l’émulation scientifique que j’avais ressentie à la lecture du premier et que je recherchais dans cette lecture. J’ai été passionnée par les idées de l’auteur, par la manière dont il les met en scène. J’ai été soufflée par le réalisme avec lequel il décrit l’anéantissement de toute chose avec une multitude de détails et par un biais inimaginable.

Il ressort de cette Mort immortelle un fatalisme funeste dans lequel Liu Cixin s’engouffre jusqu’au tout dernier chapitre porteur d’un nouvel espoir si ténu qu’il en est presque risible. Au-delà de cette conclusion, l’auteur nous donne à voir toute la fragilité de la civilisation humaine face à l’immensité de l’univers, où même les civilisations les plus avancées ne sont finalement que de passage. Et pourtant, une porte reste entrouverte, laissant entrevoir la possibilité d’un nouveau commencement.

Pour conclure, j’ai trouvé ce dernier tome grandiose. Si Liu Cixin conserve son style froid et analytique, la manière dont il dépeint le paradoxe autour du personnage de Cheng Xin donne un aspect plus intime et très réussi à un récit qui a pour ambition de déployer une dimension spatio-temporelle dépassant de très loin l’échelle de l’humanité. Entre deux théories scientifiques vertigineuses, le récit parvient ainsi à nous interroger sur le poids des responsabilités et la difficulté de choisir entre devoir et valeurs humaines. Et au-delà de tout ça, l’auteur nous met face, de manière tranchante, à toute l’insignifiance de la civilisation humaine à l’échelle cosmique. La Mort immortelle nous offre ainsi une conclusion parfaite à une trilogie de laquelle on ne peut ressortir indemne.

D’autres avis : Tachan – L’épaule d’Orion – Gromovar – Blog-O-Livre – Anudar – Le chien critique – Chut… Maman lit! – Un papillon dans la Lune – Albédo


La Trilogue du problème à trois corps, tome 3 : La Mort immortelle
Auteur :
Liu Cixin
Traduction : Gwennaël Gaffric
Maison d’édition :
Actes Sud
Genre : Science-fiction
Date de publication française : 10 octobre 2018
Nombre de pages : 935 pages
Prix : 27 € (broché) / 13 € (poche) / 9,99 € (numérique)

Votre commentaire