
Futur proche, Saint-Domingue et ailleurs…
La découverte des mondes de poche, ces univers parallèles minuscules où le temps s’écoule à des vitesses variables, promet de bouleverser l’ensemble des sociétés humaines. Scientifiques et universitaires se lancent bientôt dans des missions d’exploration, pressés d’étudier ces horizons inédits et leur potentiel apparemment sans limite. Raquel et son épouse Marlena sont de ces explorateurs d’un genre nouveau. Mais suite à un incident, Raquel tombe dans un de ces mondes-piège où le temps file à une vitesse sidérante. Or si, de son point de vue, elle en ressort très vite, quarante années se sont écoulées en temps objectif. Sa fille est morte, et son épouse vie cloitrée dans un monde de poche qu’elle refuse de quitter. Quant à la société que Raquel connaissait, conflits divers, capitalisme débridé et prévarication l’ont radicalement transformée. Étrangère à son propre univers, Raquel se dresse désormais au milieu des ruines de ses idéaux brisés. Comment inverser le cours des événements ? Et existe-t-il encore seulement quelque chose à sauver — ne serait-ce que l’idée d’un monde plus juste, moins brutal ?

Je suis assidûment les sorties de la collection Une heure lumière, notamment celles qui accompagnent le traditionnel hors-série offert lors des campagnes promotionnelles se déroulant chaque année au mois de mai. Et je dois dire que je suis particulièrement enthousiaste lorsqu’il s’agit de textes écrits par des femmes, qui restent pour l’instant largement minoritaires dans la collection. Je me suis donc tout de suite intéressée à cette novella de Brenda Peynado, autrice américano-dominicaine, jusque-là inconnue en France, mais plus connue dans le monde anglophone où ce Mondes de poche a d’ailleurs reçu le prix Phillip K. Dick en 2025. Partons donc dans une aventure intimiste au cœur de Saint-Domingue et de ses dimensions parallèles.
Mondes de poche est avant tout une puissante histoire humaine qui nous montre la manière dont le destin d’une femme peut basculer en un instant, nous projetant dans un futur pessimiste dans lequel les erreurs du passé, bien loin d’avoir été corrigées, ont été accentuées par un capitalisme toujours plus féroce et implacable. On y suit Raquel qui travaille avec sa compagne dans un éminent institut scientifique qui étudie les mondes de poche, ces mondes auxquels on accède par l’intermédiaire de certains objets et où l’espace et le temps fonctionnent différemment. Avant d’entrer dans ces mondes de poche, elle les étudie, analysant la taille de ces mondes, leur dangerosité et la manière dont le temps s’y écoule. Mais un jour, elle commet l’erreur d’entrer dans l’un d’entre eux sans préparation, un monde dans lequel le temps s’écoule si lentement que lorsqu’elle revient dans la réalité, quarante ans se sont écoulés.
« Le temps ne nous facilite jamais la tâche, pas vrai ? Le chagrin peut donner l’impression qu’une seule respiration dure mille ans, mais quand on veut rester à jamais dans l’instant, il est un chien de chasse à vos trousses. Le temps, mon ennemi. Le temps, ce voleur. »
À travers Raquel, le récit nous fait ainsi passer d’un présent radieux à un futur sans concession où le capitalisme, prenant toujours plus d’ampleur, exploite désormais dans leurs moindres recoins ces mondes de poche, allant jusqu’à les transformer en espaces de relégation, en de véritables “mondes poubelles” où l’on déverse ce qui dérange, ce qui déborde ou ce que l’on préfère oublier, que ce soit des déchets ou des gens. Outre cette réflexion sur l’exploitation de ces mondes de poche, le récit prend la forme d’une exploration intime du deuil, celui des proches disparus, mais aussi d’un passé synonyme de bonheur et de réussite, auquel la protagoniste a été brutalement arrachée. Le contexte dépeint en devient d’autant plus violent et percutant en l’observant à travers les yeux d’une protagoniste qui a tout perdu et qui se retrouve plongée dans un monde de violence, de pauvreté et d’absence.
Ainsi Brenda Peynado associe dans cette novella le concept saisissant des mondes de poche à une histoire intime se déroulant dans un cadre extrêmement réaliste. L’autrice décrit parfaitement cette ville de Saint-Domingue, multiculturelle et remplie d’inégalités. Elle exploite pleinement le concept des mondes de poche, depuis leur fonctionnement jusqu’à la manière dont l’émerveillement scientifique suscité par leur découverte se transforme peu à peu en une course au profit. Et surtout l’autrice construit l’histoire intime d’une protagoniste principale extrêmement réaliste dans son caractère, son évolution et ses émotions. Ce sont deux Raquel que l’on découvre dans le texte : l’une insouciante, orgueilleuse et passionnée qui pêche par excès de confiance ; et l’autre anéantie par un mauvais choix, par le deuil de toute une vie et de son enfant, et frappée de plein fouet par une société où la science n’a plus d’importance et où elle-même n’a plus sa place. Malgré ses défauts, Raquel est un personnage très humain dont le destin dramatique est bouleversant.
Si le texte s’essouffle malheureusement quelque peu dans sa seconde moitié, une fois la situation de Raquel et l’état du monde quarante ans plus tard pleinement exposés, cette novella n’en demeure pas moins profondément marquante par la force de son concept, la justesse avec laquelle Brenda Peynado dépeint les émotions de ses personnages et la pertinence de sa réflexion sur la surconsommation et l’égoïsme humain à travers l’exploitation des mondes de poche.

D’autres avis : Mondes de poche – Le syndrome Quickson – L’épaule d’Orion – Les chroniques de l’imaginaire

Mondes de poche
Autrice : Brenda Peynado
Traduction : Gilles Goullet
Illustration : Aurélien Police
Maison d’édition : Le Belial’
Genre : Science-fiction
Date de publication française : 21 mai 2026
Nombre de pages : 192 pages
Prix : 13,90 € (poche) / 7,99 € (numérique)
