[Chronique] La Pratique, l’horizon et la chaîne, de Sofia Samatar

Au cœur de l’espace, la Flotte vole éternellement, à la recherche des précieuses ressources minières qui lui permettent de survivre.
Enchaîné comme des milliers d’autres au plus profond de la Cale d’un de ses Vaisseaux, un garçon dessine et reçoit les enseignements d’un vieil homme. Jusqu’au jour où, son talent ayant été remarqué par les habitants des étages supérieurs, il est amené auprès d’une femme qui lui annonce qu’il ne fait plus partie des enchaînés. Il a désormais la chance de pouvoir étudier à l’université du Vaisseau, aux côtés de l’élite.
Ensemble, ils apprendront à comprendre la nature des chaînes qui les entravent tous deux et à libérer les esprits de ce monde.

MON avis

Après Hard Mary, Sofia Samatar fait son retour dans le catalogue de la collection RéciFs chez Argyll avec ce nouveau texte de science-fiction engagé qui nous emmène dans les plus profondes entrailles d’un vaisseau spatial, là où les puissants ne descendent jamais et on l’on ferme les yeux sur la condition humaine…

La Pratique, l’horizon et la chaîne frappe fort dès les premières pages. Sa première partie, La Pratique, nous plonge sans détour dans un huis clos oppressant, au sein d’un espace isolé qui s’avérera être les cales d’un vaisseau. Là, un jeune garçon semble avoir développé une appétence pour l’art dessinant avec ses chaînes sur les murs de sa cellule. Cela va lui valoir d’être extrait de cet environnement pour rejoindre les étages supérieurs et participer à une étude, lui qui n’a connu que la froideur des cales sans jamais avoir pu rêver d’autre chose.

Seulement, le désir et les peurs de ces être enchaînés n’a que peu d’importance pour ceux qui vivent en haut, au sein d’une communauté scientifique qui semble accepter, sans remise en question, cette organisation hiérarchisée. La violence de l’arrachement aux seuls repères que le jeune garçon possédait est frappante, ses besoins se retrouvant annihilés par des personnages persuadés d’agir comme ils le doivent et d’offrir une véritable chance d’apprentissage et de vie meilleure au garçon. Aucune explication n’est fournie sur cette étude à laquelle il doit participer, sur ce nouveau monde où il doit vivre. Finalement, si ses chaînes ont été physiquement retirées, elles n’ont jamais été brisées, et persistent autrement, à travers l’emprise psychique de laquelle le garçon ne peut se libérer.

À travers ce dispositif, La Pratique, l’horizon et la chaîne propose une métaphore de l’esclavage et une réflexion sur les systèmes de domination, qu’ils soient visibles ou intériorisés. L’enfermement ne se limite pas aux cales du vaisseau : il se prolonge dans les structures de pensée, les justifications morales et les rapports de pouvoir qui organisent cette société. Le système hiérarchique est si profondément intégré qu’il en devient invisible pour ceux qui y vivent, au point de masquer les mécanismes de propagande et les idéologies qui la soutiennent. La venue du garçon dans ce système structuré apporte une faille, un déséquilibre, mettant en lumière l’injustice de la situation, mais ouvrant également la voie à la possibilité de rébellion et à l’espoir.

Sofia Samatar propose finalement un texte engagé qui questionne avec finesses les mécanismes mis en jeux par cette société où l’esclavage et la domination ont été normalisés et intégrés. Je regrette tout de même un certain flou constant dans l’univers qui est resté pour moi un peu trop opaque. Néanmoins, la réflexion sociale reste percutante, offrant un regard lucide et implacable sur l’humain, permettant aisément de nous interroger sur nos propres sociétés.

Roman reçu en service de presse de la part des éditions Argyll que je remercie

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De la même autrice : Un étranger en OlondreHard Mary


La Pratique, l’horizon et la chaîne
Autrice :
Sofia Samatar
Traduction : Patrick Dechesne
Couverture : Anouck Faure
Maison d’édition : Argyll
Genre : Science-fiction
Date de publication française : 3 avril 2026
Nombre de pages : 128 pages
Prix : 11,90 € (poche) / 5,99 € (numérique)

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