[Chronique] Une Larme de poison, de Robert Jackson Bennett

A chaque saison des pluies, année après année, les léviathans attaquent la ligne de fortifications de l’Empire et leur sang répandu empoisonne les chairs et les esprits.
Alors que la menace se rapproche, un meurtre est commis dans le plus grand manoir de Daretana : un arbre a jailli du corps d’un haut fonctionnaire et l’a déchiqueté. Même ici, aux marches de l’Empire, une telle contamination semble impossible. C’est à Ana Dolabra, une enquêtrice aussi excentrique que géniale, qu’incombe la tâche de résoudre ce mystère. La rumeur veut qu’elle porte en permanence un bandeau sur les yeux et qu’elle soit capable d’élucider n’importe quel crime… sans jamais sortir de chez elle.
Évidemment, quelqu’un doit aller sur le terrain pour recueillir des indices : Dinios Kol, un assistant, qui a accepté que son corps et ses capacités mentales soient altérés magiquement.
Ana le sait depuis longtemps, et Dinios va le découvrir en enquêtant pour elle : il y a quelque chose de pourri, si ce n’est à la tête de l’Empire, en tout cas dans les plus hautes sphères du pouvoir.

MON avis

Les éditions Albin Michel Imaginaire continuent de publier les romans de Robert Jackson Bennett et se lancent dans sa dernière trilogie en date A l’Ombre du Léviathan avec Une larme de poison, un premier tome qui n’a reçu pas moins que le prix Hugo et le prix World Fantasy du meilleur roman en 2025.

Avec Une larme de poison, Robert Jackson Bennett se lance dans un nouveau défi : celui d’écrire un polar. Mais il ne délaisse pas pour autant ses univers de fantasy inventifs et originaux, et il place son roman dans un monde imaginaire qui va être le socle d’une intrigue complexe et passionnante. Le roman s’inscrit comme une sorte de Cluedo géant à l’échelle de tout un Empire dans lequel un duo d’enquêteurs, qui ne sont pas sans rappeler un certain Sherlock Holmes et son Docteur Watson, vont devoir résoudre une série de meurtres afin d’élucider toutes les circonstances qui l’entourent : lieux, armes, temporalité, manière dont ont été commis les crimes, identification des suspects et des coupables, anticipation de potentielles futures victimes… Ils vont ainsi se lancer dans une véritable reconstitution de toute la mécanique des crimes, ce qui va les mener jusqu’aux plus hautes sphères de la société où pouvoir et corruption règnent en maître.

Un duo aussi improbable qu’efficace

Pour une enquête efficace, il faut avant tout de bons enquêteurs, et Robert Jackson Bennett nous régale avec le duo d’enquêteurs qu’il met en scène dans le roman. Ana et Din forment un duo détonnant qui fonctionne étonnamment malgré leur total antagonisme. Ana est une femme excentrique et certainement neurodivergente qui semble toujours être en décalage avec le reste du monde et qui a pourtant constamment un coup d’avance sur tout et tout le monde. Din est un jeune homme plus tourmenté, qui souffre d’un sentiment d’infériorité qui le pousse à maintenir constamment une façade et une sorte de froideur. Sa collaboration avec Ana va le pousser à révéler sa valeur et à comprendre la personne qu’il est vraiment.

C’est un vrai régal de suivre ces deux enquêteurs qui se complètent parfaitement : Din mène l’enquête sur le terrain, il récolte les indices, interroge les témoins, retient les moindres détails des scènes de crime. En effet, dans cet univers les êtres peuvent être altérés et Din est ce qu’on appelle un graveur, ce qui lui confère une mémoire surpuissante. Ana quant à elle reconstitue toutes les pièces du puzzle de cette enquête à tiroir, elle fait des déductions impossibles à partir d’infimes détails. C’est un personnage vraiment surprenant que ce soit dans ses réactions, ses actions ou sa manière de réfléchir. La relation qui s’installe dans ce duo profondément attachant donne une excellente dynamique au récit qui tient en haleine grâce aux nouveaux éléments qui viennent sans cesse bouleverser et complexifier l’enquête.

Un Empire menacé

Mais Une larme de poison n’est pas seulement un polar porté par un très bon duo d’enquêteurs. C’est également un excellent univers de fantasy avec ses propres codes, mélangeant technologies, science, créatures légendaires et dynamiques sociétales complexes.

Le récit se déroule dans un Empire qui lutte contre des Léviathans qui menacent les digues et la population. On ne sait pas encore beaucoup de choses sur eux dans ce premier tome, mais l’ombre de ces Titans qui plane au-dessus des personnages suffit à maintenir une pression constante, accentuant parfaitement la tension liée à l’enquête en elle-même, et lui donnant une importance paradoxale : il faut parvenir à résoudre des meurtres sans bouleverser l’équilibre fragile de la haute société, alors même qu’une menace bien plus grande plane sur l’ensemble de l’Empire.

L’auteur joue parfaitement avec ces deux ambiances qui se chevauchent, faisant constamment passer ses personnages d’un danger à l’autre : l’enquête les oblige à avancer avec précaution dans les sphères les plus privées de la haute société, tandis que la menace des Léviathans rappelle constamment que derrière ces jeux de pouvoir se joue la survie même de l’Empire.

Ce qui se cache derrière l’enquête

Derrière cette enquête pleine de tension et ô combien divertissante se cache également une réelle dénonciation de ce système de grands propriétaires où la corruption est reine et où certains peuvent décider du sort de toute une population au nom de leurs intérêts personnels, tout en restant bien à l’abri dans leurs demeures privées. L’enquête permet ainsi à Ana et Din de s’immiscer dans un système profondément inégalitaire et d’en révéler progressivement les rouages afin de mieux le briser de l’intérieur.

Mais Robert Jackson Bennett ne s’intéresse pas uniquement aux mécanismes de pouvoir : il développe également plusieurs réflexions autour de la différence et de la manière dont chacun tente de trouver sa place dans une société qui cherche constamment à nous faire entrer dans des cases. Le thème de la mémoire occupe notamment une place importante à travers le personnage de Din, tandis que le roman interroge plus largement les conséquences à long terme de ce que l’on peut faire subir à son corps.

Reste enfin la grande inconnue de ce premier tome : les Léviathans. S’ils ne sont pour l’instant qu’une menace omniprésente, ils restent encore largement incompris et j’ai la sensation que l’auteur garde volontairement certaines cartes pour la suite afin d’apporter une potentielle nuance à ces créatures. J’ai donc particulièrement hâte d’en apprendre davantage sur elles, mais aussi de retrouver Ana et Din pour une nouvelle enquête et de voir jusqu’où leurs investigations les mèneront au sein des plus hautes sphères de l’Empire.

Roman reçu en service de presse de la part des éditions Albin Michel Imaginaire que je remercie

D’autres avis : TachanFantasy à la carteGromovarL’épaule d’Orion – Le Nocher des livres – Au Pays des Cave Trolls,


A l’Ombre du Léviathan, tome 1 : Une larme de poison
Auteur :
Robert Jackson Bennett
Traduction : Laurent Philibert-Caillat
Couverture : Didier Graffet
Maison d’édition :
Albin Michel
Genre : Fantasy
Date de publication française : 2 septembre 2026
Nombre de pages : 504 pages
Prix : 24,90 € (broché)

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