[Chronique] Desdemona, de C.S.E. Cooney

Autrefois, la Fleur-Monde représentait l’harmonie entre Athe, royaume des mortels, le Valwode, monde des bien-nés, et Bana l’Os, celui des kobolds. Mais aujourd’hui, les portes entre les mondes semblent définitivement fermées…
Riche héritière superficielle et gâtée, Desdemona Mannering écume les soirées mondaines en compagnie de son ami Chaz, indifférente à l’origine de la fortune familiale. Jusqu’au jour où la jeune femme surprend son père en train de conclure un marché avec une mystérieuse silhouette : un gisement de pétrole contre la vie de ses propres ouvriers…
Rongée par la culpabilité, Desdemona décide de se rendre dans les Mondes du dessous pour sauver la situation. Mais pour espérer réussir, il lui faudra d’abord sauver le royaume du Valwode, dont les rêves s’effritent, menaçant l’équilibre de la Fleur-Monde…

MON avis

Les éditions Argyll continuent d’alimenter leur collection de novella RéciFs avec des textes toujours plus étonnants et engagés comme ce texte de fantasy baroque et déjanté qu’est Desdemona de C.SE. Cooney.

La magnifique couverture d’Anouck Faure donne le ton de ce qui nous attend dans cette riche novella de plus de 200 pages. Bienvenue dans l’univers coloré et décadent de Desdemona Mannering. Riche héritière, elle virevolte entre galas de charité et autres soirées mondaines, véritable cliché de la jeune femme riche, hautaine et insouciante, elle se moque des affaires industrielles de son père, personnage détestable qui s’enrichit du travail et de la souffrance des autres. Mais au retour d’une de ses fameuses soirées, Desdemona va soudainement prendre conscience du dessous des affaires familiales alors qu’elle surprend son père passer un marché avec le Roi des Kobolds pour obtenir des gisements de pétrole en échange de la vie de 36 mineurs. Refusant de rester les bras croisés, Desdemona va se rendre dans les mondes d’en dessous de cet univers composé de différentes strates, pour négocier elle-même avec le Roi des Kobolds, l’entraînant dans une aventure rocambolesque.

Et c’est ainsi qu’on se retrouve plongé, telle une Alice dans son pays des merveilles, dans un univers labyrinthique, où l’on se perd dans des décors foisonnants, dans une atmosphère psychédélique et étouffante, au milieu des rencontres entre Desdemona et des personnages hauts en couleur. Il y a un aspect véritablement hypnotique dans le récit qui nous fait osciller entre amusement, répulsion et tension. On suffoque dans ce monde qui fourmille de toutes parts, dans la course contre la montre dans laquelle se retrouve Desdemona. On s’amuse également des rencontres improbables de Desdemona avec des créatures tout droit sorties de contes et de légendes. À travers son voyage, l’enfonçant de plus en plus profondément dans les différents mondes, c’est une véritable quête initiatique que va réaliser Desdemona, l’emmenant dans les abysses de sa conscience et remettant en question tout ce sur quoi elle s’est construite et la conduisant vers une véritable métamorphose.

« Le temps coulait du front de Desdemona. La vie de Chaz, grains filant au fond du sablier. Une transpiration huileuse lustrait ses fourrures. Que les vastes ténèbres, soudain, lui semblaient surpeuplés, aux aguets, comme si des centaines d’yeux clignaient derrière les colonnes en spirales des spéléothèmes – lesquels paraissaient moins figés, presque attentifs, dès qu’elle posait le regard sur eux. »

Le récit possède un fort côté irrévérencieux se moquant des codes et laissant une grande liberté morale et sexuelle à ses personnages. Mais derrière l’aspect merveilleux et loufoque de l’univers se cache aussi un texte profondément engagé qui dénonce un système économique oppresseur. L’autrice utilise la caricature, grossit volontairement les traits et met en scène des personnages excessifs pour exposer l’absurdité d’un monde fondé sur l’exploitation et l’accumulation des richesses. Dans cet univers où les puissants marchandent littéralement des vies contre des ressources, les mondes souterrains deviennent le reflet déformé, mais finalement très réaliste, de nos propres sociétés. Le merveilleux devient alors un outil permettant de rendre visibles les violences économiques et sociales que le quotidien finit parfois par rendre banales.

Si j’ai finalement trouvé le texte plutôt inégal et me suis parfois perdue dans ce labyrinthe étrange et tentaculaire, j’ai aussi beaucoup apprécié la proposition de l’autrice, la liberté et la puissance émanant de ses personnages, son écriture percutante et harmonieuse qui participe pleinement à cette sensation constante de vertige ainsi que le sous-texte important du roman. Desdemona est une novella qui marque sans conteste dans son ton, son ambiance et ses revendications et nous montre parfaitement comment le merveilleux peut être utilisé pour mettre en exergue les propres failles de notre société.

Roman reçu en service de presse de la part des éditions Argyll que je remercie

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Desdemona
Autrice :
C.S.E Cooney
Traduction : Anne-Sylvie Homassel
Couverture : Anouck Faure
Maison d’édition : Argyll
Genre : Fantasy
Date de publication française : 3 avril 2026
Nombre de pages : 224 pages
Prix : 14,90 € (poche) / 7,99 € (numérique)

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