[Chronique] Chroniques du pays des mères, d’Elisabeth Vonarburg

Sur une Terre dévastée, les hommes sont devenus rares, un virus déséquilibrant les naissances. Le Pays des Mères a toutefois pu s’établir en ayant recours à l’insémination artificielle.
La jeune Lisbeï se pense promise au titre de « Mère », jusqu’au jour où elle apprend sa stérilité. Loin de chez elle, devenue « exploratrice », elle accomplira l’un de ses rêves les plus chers : découvrir les secrets du lointain passé du Pays des Mères.

MON avis

Chroniques du pays des mères est un roman qui a été publié pour la première fois au Canada en 1992 et qui a pour moi l’aura d’un classique de la littérature féministe de science-fiction. Il fait ainsi office de must read pour tout lecteur s’intéressant à ce genre littéraire ou tout simplement pour toute personne voulant réfléchir à notre société par le biais d’un roman où tout serait réinventé. Car dans ce récit, Elisabeth Vonarburg repense entièrement la société dans le moindre de ses aspects, et le fait de manière brillante.

Cette société, Elisabeth Vonarburg la dépeint à travers le destin de Lisbeï, une femme en apparence ordinaire, mais qui va bouleverser en profondeur le monde dans lequel elle vit. Et le titre du roman est clair sur ses intentions, il est question ici de chroniques qui vont relater les faits les plus marquants de la vie de Lisbeï, de sa naissance jusqu’à sa mort et, avec eux, l’évolution de cette société basée sur le rôle des femmes. Car des hommes, on en trouve très peu entre ces pages, comme il en naît peu dans ce monde futuriste qui a été ravagé. Il a fallu reconstruire, réadapter cette société vis-à-vis des nouvelles réalités démographiques et biologiques. La langue s’est féminisée et le rôle des femmes dans la société et dans la reproduction a été codifié. Bien sûr, ces changements ne se sont pas faits sans dommage ni conflit, comme va le découvrir Lisbeï à travers des fouilles archéologiques qui vont bouleverser les connaissances historiques, mais aussi d’une certaine manière religieuses de son époque.

Chroniques du pays des mères est un roman tout en profondeur qui construit sa richesse petit à petit avec douceur et langueur. C’est un récit qui appelle à la réflexion à l’instar de son héroïne Lisbeï qui, écartée du rôle de « Mère » auquel elle était destinée, va consacrer sa vie à la liberté et à la connaissance. Elisabeth Vonarburg travaille de manière très juste sa galerie de personnages et notamment Lisbeï qui va chercher sa place au sein de cette société blessée dans laquelle il n’est pas si simple d’exister et venir la transformer en profondeur. L’autrice donne un aspect intime et épuré à ses personnages et pourtant rien n’est simple dans leurs émotions qui, bien que restant souvent tout en retenu, sont pourtant palpables. Grâce à cette intimité dans les liens créés avec les personnages et cette douceur qui ressort de ce monde pourtant délabré, l’autrice arrive à créer une atmosphère unique, vaporeuse, à la fois lumineuse et douloureuse.

« L’angoisse avait monté pendant ces deux jours sans vent, le bateau avançait si lentement dans le halètement de la vapeur, cette immensité vide tout autour, l’horizontalité morne et plombée de l’eau, le couvercle étouffant du ciel à peine plus clair… Impossible d’imaginer l’autre côté de la mer, c’était trop vaste, trop lisse, informe à force d’uniformité. Impossible d’imaginer l’avenir, et l’esprit de Lisbeï volait vers le passé, vers d’autres eaux, les pluies de printane à Béthély. »

J’ai été fascinée par la découverte de ce monde, par le destin détourné de Lisbeï et sa relation complexe avec sa sœur, Tula, à qui elle va laisser sa place dans le rôle de Mère. La manière dont l’autrice dépeint cette société est saisissante, Elisabeth Vonarburg décrit avec beaucoup de minutie ses différentes facettes comme son histoire, sa langue et ses coutumes, abordant au passage une multitude de concepts. Chroniques du pays des mères est un récit dense qui fourmille d’idées, mais qui demande aussi de la patience, car n’étant pas toujours homogène dans sa construction, il n’est pas totalement dénué de longueurs. Malgré tout, la société dépeinte est passionnante comme il est passionnant de la voir être remise en question. Car Chroniques du pays des mères est un récit en recherche d’équilibre, l’univers se construit et se déconstruit et (s’)interroge sur de nombreux sujets comme la religion, la notion de famille, la position de mère, mais aussi de père, l’Histoire et l’impact des connaissances et bien sûr la place des hommes et des femmes. Loin d’être un roman misandre, Chroniques du pays des mères a pour vocation de replacer l’humain au centre de tout, dans une société en déclin où chacun à un rôle bien défini à jouer en fonction de son sexe, de son âge et de sa capacité à procréer.

Chroniques du pays des mères est un roman exigeant, parfois déroutant, qui ne se livre pas facilement, mais qui récompense largement la patience du lecteur. Par la richesse du worldbuilding, la finesse des personnages et la profondeur des réflexions proposées, Elisabeth Vonarburg signe un texte ambitieux et profondément humain, qui continue, plus de trente ans après sa publication, d’interroger nos sociétés, nos normes et nos certitudes. L’autrice aborde de manière brillante la place des femmes, mais aussi des hommes dans une société matriarcale qui se remet lentement en question sous l’influence d’une femme au destin exceptionnel que l’on suivra jusqu’à la fin de sa vie. Chroniques du pays des mères est finalement le genre de lecture marquante qui s’inscrit durablement en mémoire bien après la dernière page tournée.

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Chroniques du pays des mères
Autrice :
Elisabeth Vonarburg
Couverture : Aurélien Police
Maison d’édition : Mnémos / FolioSF
Genre : Science fiction
Année de publication : 1992
Nombre de pages : 784 pages
Prix : 24 € (broché) / 11,10 € (poche) / 5,99 € (numérique)

2 réflexions sur “[Chronique] Chroniques du pays des mères, d’Elisabeth Vonarburg

  1. Avatar de Lutin82 Lutin82 18 février 2026 / 9 h 56 min

    j’ai adoré, mais je comprends que ce n’est pas forcément exceptionnel pour tout le monde. Et puis, il doit y avoir « l’expérience » de lecteur qui joue. Plus tu avances et tu lis, moins il y a de surprises et de thèmes qui semblent novateurs.

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  2. Avatar de tampopo24 tampopo24 18 février 2026 / 11 h 39 min

    Superbe chronique. Je ne peux qu’abonder devant ce texte à l’aura de classique si richement construit et nourri. J’en garde un merveilleux souvenir même si oui, il demande certains efforts, mais comme tu le dis très bien, on est pleinement récompensés au bout 🥰

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