[Chronique] La Grande Verdure, de Lucie Heder

Sur la terre rendue aux tempêtes de poussière et aux crues, il ne reste plus beaucoup d’humaines. Quelques-unes sont parvenues à fonder la grande verdure, communauté perchée dans les hauteurs d’une ville abandonnée. Nouvelle façon de vivre ensemble : on habite en Logis (celui des Cactus s’occupe de la subsistance, les Consoudes veillent au soin…) et l’on attribue des rôles diplomatiques aux plantes qui accompagnent nos conversations. Mais Lierre Hélix ne supporte plus de multiplier les précautions pour empêcher l’émotion de surgir. Elle est en colère. Elle s’en va.
En fuite dans les ruines, Lierre découvre qu’une silhouette vit sur leur territoire, dans les plis de leur surveillance. Acrobate hors pair, maraîchère et porteuse de fantômes, Sable déborde de larmes et d’amours, oui, Sable déborde toujours. Sa présence semble inconciliable avec la vie codifiée de la grande verdure, peut-être incapable de faire une place à des personnes différentes. À quelle distance se tenir pour habiter ensemble, sans étouffer ?

MON avis

La Grande verdure est un roman de science-fiction dépeignant un univers post-apocalyptique assez classique, mais singulier dans son écriture et son approche.

Le roman nous emmène dans un univers assez mystérieux où le lecteur n’a plus les codes et doit entièrement se fier à la perception qu’à le personnage principal, Lierre, sur le monde qui l’entoure. L’autrice nous met ainsi volontairement dans une position déstabilisante, nous obligeant à apprivoiser ce monde sauvage qu’on ne reconnaît pas et dans lequel on trouve des vestiges troublants de technologies. Et plus que cette nature qui a repris ses droits, c’est le nouveau mode de vie et de communication des humains, ou plutôt majoritairement des humaines, qu’il faut appréhender, car c’est bien de cela que parle La Grande Verdure : comment vit-on en société dans un tel monde et comment s’exprimer et communiquer ?

La grande verdure, outre le titre du roman, est un collectif qui a mis en place des règles strictes pour organiser la vie en communauté afin de survivre, mais aussi de préserver ce qu’il reste de la nature. Ces règles, c’est une toute nouvelle manière de vivre et de communiquer que l’autrice illustre parfaitement avec un vocabulaire adapté. Féminisation du texte et néologismes sont au cœur du roman pour montrer l’évolution de notre monde suite à son effondrement et la nouvelle manière de vivre, tout en mouvement, en lenteur et en silence, et en déployant ses émotions à travers les plantes qui servent de guide pour les exprimer plus facilement. Il y a un beau travail stylistique même si j’aurais souhaité que l’autrice aille encore plus loin dans l’exercice.

« Mon coeur se met à frapper dans ma poitrine si fort qu’il recouvre le bruit de ses pas. Je n’ai pas d’autre choix que de m’arrêter pour me calmer. Je descends au niveau du sol et je me mets à quatrelenter. Tant pis. Je n’ai pas besoin de m’accrocher à cette personne. Je silexpire un bon coup. Les battements qui défonçaient mon thorax font enfin place au silence. »

Et justement, Lierre ne s’y retrouve plus dans cette nouvelle vie en communauté et décide de partir affronter le monde seule. Elle rencontre Sable, personnage aussi dévoyé que Lierre est sage et prudente. Il y a un aspect organique dans leur relation, tout comme dans leur environnement à la fois calme et sauvage et leur lien permet de confronter deux visions distinctes sur le monde. La Grande Verdure n’est pas un roman à grands enjeux, c’est avant tout un récit intimiste, qui fait une vraie proposition sur la manière de survivre dans un monde transformé en remettant les émotions au centre de l’univers. Il y a une certaine animalité dans ce retour à la nature et dans cette nouvelle manière de vivre où il faut se fier à ses sens et ses perceptions. Lucie Heder gère parfaitement les aspects sensoriels du récit, elle impose des silences profonds et décrit avec talent la réflexion derrière chaque mouvement et la manière dont les personnages se sont adaptés et répondent à chaque instant à leur environnement.  

Pourtant je n’ai pas été complètement convaincue par ce roman. Et ce qui m’a laissé sur le côté avec ce texte est aussi ce qui plaira à d’autres, car La Grande Verdure est un récit atypique qui peut nous embarquer dans une véritable expérience de lecture, un peu étrange, mais captivante, ou au contraire laisser sur le côté. Je pense que je ne suis pas une lectrice émotionnelle, mais que j’ai besoin au contraire de me raccrocher à des enjeux, des réflexions, des explications plutôt que de me laisser porter par des émotions et ce n’est pas ce que ce texte propose. Il n’est pas là pour nous expliquer comment le monde s’est effondré ni comment la société a été reconstruite, mais c’est une expérience basée sur les sensations, les perceptions diffusées de manière brute et organique. C’est un texte qui se vit et qui se ressent, et si je n’ai pas été touchée par son intrigue, ses personnages et ses enjeux, je sais qu’il parlera à d’autres lecteurs, car il possède une voix singulière et une belle manière de repenser le monde entre communauté et individualité.

Finalement, La Grande Verdure est un roman post-apocalyptique atypique, davantage tourné vers les sensations et l’expérience de lecture que vers l’action. Texte organique et sensoriel, il propose une autre manière de penser la survie et la communication dans un monde qui s’est effondré. Si je n’ai pas été touchée par cette lecture, par le côté brut et animal des relations interhumaines, je reconnais le travail d’écriture du texte et sa singularité dans sa manière de repenser le monde.


La Grande Verdure
Autrice :
Lucie Heder
Maison d’édition : La Volte
Genre : Science-fiction
Publication : 4 septembre 2025
Nombre de pages : 212 pages
Prix : 19 € (broché)

2 réflexions sur “[Chronique] La Grande Verdure, de Lucie Heder

  1. Avatar de tampopo24 tampopo24 13 décembre 2025 / 7 h 29 min

    Je crains que l’expérience ne soit pas pour moi non plus. Du moins, ce n’est pas ce dont j’ai envie en ce moment.
    Merci parce que j’hésitais face à ce texte. Je ne savais pas trop de quoi il en retournait.

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    • Avatar de Sometimes a book Sometimes a book 14 décembre 2025 / 18 h 21 min

      Je comprends, ce n’est pas simple d’appréhender ce texte et je pense que soit il nous touche soit il nous laisse de côté.

      Aimé par 1 personne

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