
Une étrange épidémie se répand au Japon : à l’approche de la pleine lune, les personnes infectées sont prises de pulsions irrépressibles, voient leurs capacités décuplées, puis sombrent dans la catatonie. Comme toutes les victimes, Tôga Uno est arrêté par l’agence sanitaire et parqué dans un sanatorium sécurisé. Mais ses compétences au sabre lui valent d’être enrôlé dans des combats clandestins, organisés par une élite dépravée, au cours desquels il tentera de regagner sa liberté et de sauver la femme qu’il aime. Ce roman est précédé de deux nouvelles offrant une variation sur le thème de la lune, composant un triptyque fascinant à la croisée du fantastique et de la science-fiction.

Lune rémanente un recueil de l’auteur japonais Masakuni Oda composé de deux nouvelles et d’un court roman qui proposent une variation autour du thème de la lune. Le roman qui donne son titre à ce recueil a obtenu le prix Nihon SF, un prix japonais qui récompense les meilleures œuvres de science-fiction. L’auteur est par ailleurs comparé Murakami, comparaison sur laquelle je ne pourrais pas me prononcer, n’ayant pas encore lu ce dernier.
Lien avec la lune et sentiment de perte
Ainsi ce recueil nous propose trois textes qui sont extrêmement différents dans ce qu’ils proposent, mais qui reprennent un sujet commun : comment la vie d’un personnage peut basculer sous l’influence de la lune. Une notion principale revient également de manière significative dans chacun des textes est la perte : perte d’identité, perte de liberté ou encore pertes humaines et matériels. Chaque texte montre donc de manière différente comment la vie d’un personnage possédant une connexion particulière avec la lune peut être affectée avec à chaque fois la notion de perte et la perte d’une part d’eux-mêmes. Ce qui rapproche aussi ces textes est une grande volonté de réalisme dans ces histoires qui prennent place dans un Japon présent ou futur bien représenté et dans lequel le surnaturel s’insinue de manière insidieuse dans le quotidien des personnages, des personnages par ailleurs ordinaires, sans rien d’exceptionnel si ce n’est leur connexion particulière avec la lune. Les deux nouvelles et le roman sont donc marquants par leur réalisme et proposent des réflexions sur notre époque, sur la politique, la manière de gérer des crises et sur les privations parfois radicales infligés à certains pour défendre des causes louables.
Les deux nouvelles
La première nouvelle met en scène un homme qui a un jour le malheur de voir la face cachée de la lune, ce qui va bouleverser sa vie et la personne qu’il est. C’est peut-être le texte que j’ai le moins apprécié de ce recueil du fait de son classicisme. Malgré le prisme de la lune, cette nouvelle aborde des thèmes très classiques, et ce, également de manière classique. Si le texte est efficace et que son final est réussi, il en ressort malgré tout peu de surprises. Le rapport à la lune dans cette nouvelle est léger et insidieux, car le personnage principal a toujours eu une connexion particulière avec cet astre. La manière dont sa vie répond à la phase de la Lune est décrite de manière assez fine et est peut-être le plus grand intérêt de la nouvelle.
La deuxième nouvelle aborde la thématique de la lune de manière très différente, beaucoup plus fantasmagorique et angoissante. Encore une fois, le texte parle de la manière dont la lune va avoir une influence sur certaines personnes en particulier, ici il s’agit d’une jeune femme dont la vie va être transformée à travers ses rêves dans lesquels elle voyage de la terre vers la lune. C’est un texte profondément étrange avec un aspect dérangeant très prégnant et qui réussit très bien à faire ressentir les émotions contradictoires que vit le personnage principal entre attraction et cauchemar. J’ai mis du temps à savoir si j’avais apprécié ou non cette nouvelle qui nous emmène véritablement vers des chemins où l’on ne veut pas aller, mais force est de constater que c’est un texte qui marque et qui fait réfléchir sur la conséquence de nos choix, sur la manière de considérer ce qui nous entoure et sur le fanatisme.
Le roman
Le roman nous emmène quant à lui dans un monde uchronique qui a subi une terrible épidémie d’une maladie appelée l’anabasis, maladie infectieuse mortelle dans laquelle les patients vont passer par différentes phases liées aux phases de la lune. Le roman relate les faits en se positionnant bien après l’éradication de la maladie comme s’il racontait un fait divers s’étant produit des siècles plus tôt. Ce fait divers est raconté à travers la biographie d’un homme, Tôga Uno qui va développer la maladie et se retrouver au cœur d’évènements historiques et politiques bien malgré lui.
Lune rémanente est un roman très riche en détails, remontant à la naissance de Tôga Uno puis déroulant toute sa vie. Je dois avouer que, dans un premier temps, je n’ai pas été très convaincue par les thématiques abordées. En effet, la maladie a une influence sur la personnalité des personnes affectées leur donnant une frénésie sexuelle lors de certaines phases de lune. De plus, le récit se passe dans un Japon dominé par une dictature qui place les personnes touchées par la maladie dans des camps à l’écart de la population, où on propose aux hommes de réaliser des combats de gladiateurs. En échange, chaque gagnant pourra passer une nuit avec une femme, ayant elle-même la maladie. Le roman étant placé du point de vue des hommes, la description faite des femmes est plutôt dégradante. Ce rapport à la sexualité, ajouté à la thématique des combats de gladiateurs, n’est honnêtement pas ce qui m’intéressait le plus au premier abord. De plus, de manière générale, la plume de Maskuni Oda est assez bavarde avec de nombreuses descriptions et de multiples détails qui nous tiennent à distance des personnages, ce qui n’aide pas à se sentir concerné par les épreuves qu’ils doivent surmonter notamment dans la première nouvelle et dans la première moitié du roman.
Cependant, si j’ai mis du temps à apprécier le roman, il faut bien avouer que sa deuxième moitié est bien plus réussie et prenante. La plume de l’auteur se fait moins bavarde, se concentrant sur l’action et amenant une tension palpable qui nous fait tourner les pages sans pouvoir s’arrêter. Ainsi la vie du personnage prend un virage inattendu, l’intrigue devient bien plus politique et dénonciatrice du système dictatorial décrit. Si je parlais de l’image dégradante des femmes, il convient également de préciser que la condition des femmes n’est jamais glorifiée, et il y a justement une dénonciation sous-jacente – non du rôle des femmes en tant que tel – mais de la manière dont les personnes qui développent la maladie, hommes comme femmes, se retrouvent objectifiés chacun à leur manière : comme combattant ou comme récompense. Comme je le disais également en introduction, les textes de ce recueil se veulent être le plus réalistes possibles pour marquer les esprits et ce roman met en avant une société patriarcale bien trop réaliste. Malheureusement, on n’a donc pas de mal à penser que de tels faits auraient pu être une réalité si la maladie avait existé. Lune rémanente frappe donc de brutalité et montre toutes les dérives d’une société dictatoriale qui s’arroge des libertés individuelles tout en tirant profit de personnes malades sous prétexte de vouloir épargner ceux qui ne le sont pas. Néanmoins, tout n’est pas que violence dans ce teste qui utilise également l’art et la poésie pour faire passer son message.
« Haletant, il écarta les rideaux, la luminosité anormale de la nuit lui tomba dessus. La lune éclatante de lumière était accrochée dans le ciel à l’ouest. Il dut cligner des yeux pour ne pas être ébloui. Gibbeuse encore, elle ne serait pleine que dans deux ou trois jours. Notre lune à nous est vivante, elle palpite, comme le coeur de la nuit, comme la mère de notre coeur… Toujours ce poème qui lui revenait. La lune qu’il avait vue jusqu’à ce jour était plate et morte, comme un trou dans un rideau opaque, celle-ci était pour ainsi dire dodue, rebondie, c’est vrai, elle respirait la vie. »
Si j’ai eu du mal à entrer dans le récit, j’ai donc finalement apprécié ce texte dans l’évolution de son intrigue et dans ses propos et sa dénonciation. Je regrette cependant que la maladie n’ait pas été plus décrite. Ainsi ce roman a pour objectif de dépendre l’histoire d’une société à travers la biographie d’un homme atteint par la maladie et qui va être au premier plan d’heures sombres de l’histoire, mais on sait finalement peu de choses sur la maladie en elle-même et sa transmission. Le texte montre bien la peur ressentie face à cette la maladie mortelle qui provoque des altérations du comportement. Cependant, on en sait peu sur sa transmission alors que c’est un élément crucial puisque les malades sont placés dans des camps pour éviter sa propagation. Et pourtant, il n’y a pas de description des mesures de protection prises par les personnes non malades qui côtoient les malades. Pour un texte qui se veut réaliste, cela constitue une incohérence qui m’a gênée. Néanmoins, ces manques montrent bien que la maladie est en réalité une métaphore et un prétexte pour montrer les dérives d’une dictature et la manière dont on arrive à justifier la privation des droits d’une partie de la population.
Lune rémanente est un recueil composé de deux nouvelles et d’un court roman explorant l’influence de la lune sur la vie des personnages, avec comme fil conducteur la notion de perte (identité, liberté, humanité). Ancré dans un réalisme marqué où le surnaturel s’immisce subtilement, il propose des récits aux tonalités variées : une première nouvelle plutôt classique, une seconde plus dérangeante et marquante, et un roman dystopique sur une étrange épidémie. Celui-ci, bien que trop bavard dans sa première partie et parfois dérangeant dans son traitement de la sexualité, s’affirme dans sa seconde moitié par une critique percutante d’un régime totalitaire qui s’arroge des libertés individuelles en exploitant les malades. Ce texte propose finalement une réflexion intéressante sur la politique et la condition humaine à travers une intrigue empreinte à la fois de violence et de poésie.

Roman reçu en service de presse de la part des éditions Rivages que je remercie

Lune rémanente
Auteur : Masakuni Oda
Traduction : Patrik Honnoré
Maison d’édition : Rivages
Genre : Science-fiction
Publication : 08 janvier 2025
Nombre de pages : 461 pages
Prix : 24 € (broché) / 17,99 € (numérique)

Une auta fascinante avec cette lune, des thématiques fortes et bien utilisées, ça me suffira pour aller contre les défauts que tu soulèves. J’attends avec impatience sa sortie poche pour découvrir cette nouvelle SF japonaise.
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Je comprends l’attente de la sortie poche ! J’espère qu’il te plaira 😀
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