[Chronique] Nous, de Christelle Dabos

L’instinct est irrépressible et sert le NOUS. Mais si le jeune Goliath, un PROTECTEUR fracassé, sauve des vies, c’est aussi parce qu’il rêve de devenir Saint. Claire, elle, cache derrière son Instinct de CONFIDENTE un secret qui pourrait faire vaciller tout le système. Dans un monde où la Bureaucratie Instinctive est impénétrable, et où les détracteurs du NOUS œuvrent dans l’ombre, une chose les relie: leurs certitudes vont bientôt voler en éclats.

MON avis

Je ne lis pas beaucoup de romans jeunesse ou young adult et encore moins dans le genre de la dystopie qui, depuis que j’ai lu et adoré La servante écarlate, ne parvient plus à me satisfaire du fait d’intrigues qui reprennent bien souvent les mêmes schémas et manquent de profondeur. Pourtant Christelle Dabos est pour moi devenue une autrice incontournable et, quand elle sort un nouveau roman, même une dystopie classifiée jeunesse, je fonce tête baissée. Et j’ai eu raison, car Christelle Dabos nous montre une nouvelle fois l’étendu de son talent avec son Nous, roman saisissant que j’ai écouté dans sa version audio, une version qui sert parfaitement le récit en mettant en scène un narrateur par personnage.

Un univers digne des meilleures anticipations

Nous présente un monde où tout fonctionne à l’instinct. « Le NOUS est tout, le JE n’est rien« . Ces paroles sont la base de cet univers où l’individualité n’existe plus et où le collectif est la priorité. Chaque personne possède ainsi un instinct qui va définir sa vie et la manière dont il pourra contribuer au bien-être collectif. Ainsi on trouve par exemple des protecteurs qui vont devoir porter secours à toute personne en danger ou encore des réparateurs qui ne pourront pas s’empêcher de réparer tout objet cassé. On découvre de très nombreux instincts tout au long du roman, le point commun entre chacun d’entre eux est que personne ne peut aller contre son instinct. L’instinct est un don inné que chaque individu reçoit et qui lui confère une place dans la société sans qu’il ne puisse y échapper. Si l’instinct d’un personnage lui dicte de réparer un objet cassé, il ne pourra pas s’arrêter de réparer tous les objets cassés qu’il croise même si cela l’empêche de se nourrir ou de dormir. L’instinct est plus fort que tout. Christelle Dabos nous livre ainsi une société très normée, où tout est pensé dans le moindre détail pour la faire fonctionner pour le bien-être du collectif et où tout est contrôlé par une sorte de pouvoir totalitaire appelée la Bureaucratie Instinctive. S’il faut éliminer des personnes pour le bien du collectif, la Bureaucratie Instinctive n’hésitera pas à le faire. Il y a d’ailleurs des personnages dont l’instinct est de détecter et de tuer les personnages qui nuisent au collectif. Si votre instinct défaille, s’il vous pousse à aller contre la communauté, ce n’est rien d’autre que la mort qui vous attend.

Tout est extrêmement bien huilé dans l’univers de Christelle Dabos qui est saisissant et passionnant à découvrir. L’autrice nous livre un univers dystopique digne des meilleures anticipations dans lequel tout semble fonctionner parfaitement au départ jusqu’à ce que l’intrigue nous dévoile petit à petit les couacs du système et finalement la réalité qui se cache derrière ce monde en apparence trop parfait.

 Vibrer avec les personnages

Comme souvent avec Christelle Dabos, les personnages sont au cœur du récit et elle les construit avec une habileté saisissante, parvenant toujours à mettre les mots justes sur ce qu’ils ressentent et ce qu’ils vivent. L’écriture de Christelle Dabos est ciselée, le moindre mot a un sens et un poids dans l’histoire et est choisi pour faire résonner la puissance du récit et de ses personnages. C’est toujours infiniment juste et percutant, ce qui nous permet de ressentir intensément ce que peuvent vivre les personnages.

Nous alterne dans chaque chapitre les points de vue des différents personnages. On suit particulièrement deux personnages principaux : Goliath et Claire. Goliath est un protecteur, sa priorité est de sauver des vies pour faire ce qu’on attend de lui et de son instinct, mais il a aussi un caractère rebelle prononcé et un certain talent pour s’attirer des ennuis. Claire est une confidente, son instinct lui dicte d’écouter les autres, de recueillir les témoignages. Elle étudie dans une école pour confidents sans faire de vague. Son objectif est de ne pas se mettre en avant, de rester moyenne partout pour ne pas se faire repérer. Car Claire cache un lourd secret, un secret que je ne veux pas vous révéler, car il a impact fort quand on le découvre et bouleverse jusqu’aux fondations de cette société dystopique. Claire et Goliath vont se rencontrer, s’associer pour percer un mystère autour de la disparition de certains personnages. Ils vont se découvrir, eux qui vivent dans deux mondes très différents, entre les préjugés de Goliath sur tout ce qui l’entoure et la vivacité d’esprit de Claire, rien ne permettait de prédire qu’ils puissent se côtoyer et s’apprécier. Et pourtant Claire et Goliath vont développer une relation formidable, tout en douceur et en pudeur, ils vont apprendre à se connaître et surtout à s’accepter l’un l’autre même si souvent ils ne se comprennent pas.

Autour de Goliath et Claire, on va découvrir une panoplie de personnages, certains apparaissant dans un seul chapitre, d’autres revenant régulièrement, mais tous ayant un rôle à jouer pour le Nous. On suit également l’antagoniste du récit dont l’instinct dicte d’éradiquer tout ce qui peut nuire à la communauté et aux instincts. Ce personnage est terrifiant du fait de son rôle et de son instinct, il a un détachement sur ses actes et sa mission qui le rendent difficile à apprécier. Et pourtant, tout est bien plus complexe, car Christelle Dabos dépeint des personnages justes et crédibles, des personnages lambda qui ont la chance ou le malheur de naître avec un instinct plus fort et puissant que les autres et de devoir commettre des actes qui les dépassent. C’est là la grande réussite de ce roman, rien n’est noir ou blanc, tout est complexe. Christelle Dabos dépeint avec une immense profondeur la psyché de ses personnages, les confrontant à toutes les failles de cette société. Peut-on vraiment en vouloir à un personnage de ne pas pouvoir aller contre son instinct ? L’autrice nous permet d’aller au-delà des apparences et de comprendre ce qui se cache en chacun de Nous.

Christelle Dabos nous place ainsi en tant que lecteur dans une position difficile et nous fait vivre avec une rare intensité son histoire. J’ai vibré pour Claire et Goliath, j’ai ri avec eux, j’ai ressenti une peur profonde pour Claire à de très nombreux moments, j’ai eu envie de secouer Goliath pour lui faire ouvrir les yeux sur certaines choses. Rares sont les récits qui permettent de s’investir autant dans l’histoire, mais ce sont ceux qui marquent le plus et Nous fait sans conteste partie de ces histoires qui continuent de nous habiter longtemps après la lecture.

Une intrigue en deux temps

Après l’univers et les personnages, si on parlait de l’intrigue ? Eh bien l’intrigue n’est pas en reste et est même tout à fait à la hauteur des points que j’ai évoqués jusqu’ici. Elle est découpée en deux parties, chacune construite comme un mini-roman donnant l’impression de lire deux histoires en une pour notre plus grand plaisir tant Nous est passionnant de sa première à sa dernière page. La première partie porte sur l’enquête de Claire et Goliath sur des adolescents disparus et la deuxième partie nous emmène au cœur du Nous, dans les coulisses de la Bureaucratie instinctive. La première partie est plutôt douce et met en place lentement l’univers et les personnages qui commencent à se rencontrer et à s’apprivoiser. Le roman est riche et cette première partie nous permet de bien appréhender l’univers de manière assez calme même si elle monte en intensité jusqu’à son excellent dénouement. Mais cela n’est rien comparé à l’explosion de la deuxième partie. La première partie nous fait découvrir petit à petit les failles du système en restant à une échelle restreinte, la deuxième monte en puissance et atteint des niveaux inattendus. Cette deuxième partie permet d’étendre indéfiniment la compréhension et la profondeur de l’univers qui n’étaient finalement qu’effleurés dans la première partie.

J’ai adoré cette construction originale qui m’a donné la sensation de lire deux romans en un. En finissant la première partie, j’étais déjà tant passionnée par l’histoire que j’ai eu peur qu’elle s’arrête là, n’ayant pas le décompte des pages puisque j’écoutais la version audio. J’ai adoré pouvoir repartir dans une deuxième partie avec de nouveaux enjeux, de nouveaux lieux et personnages. J’ai adoré la manière dont l’autrice vient enrichir son univers et la tension qui se dégage de cette deuxième partie jusqu’à des scènes finales d’une rare intensité.

Tout dans Nous est extrêmement bien pensé et ficelé. Si le titre est publié dans une collection jeunesse, il est en réalité à destination de tous. Tout le monde peut le lire, l’apprécier, c’est un récit complexe et complètement abouti qui fait réfléchir sur le monde, sur l’humanité et le contrôle de l’humanité. Que vous soyez ou non amateurs de dystopie, n’hésitez pas à découvrir ce texte, à vous laisser porter par la sensibilité des personnages et par la maîtrise de cet univers.

Nous est une dystopie captivante et complètement aboutie, qui transcende les frontières de la littérature jeunesse pour toucher un public de tous âges. Avec un univers richement construit, des personnages complexes et profondément humains et une intrigue passionnante construite comme deux mini-romans qui se complètent, l’autrice interroge les notions d’individualité, de contrôle social et de sacrifice pour le bien du collectif. Porté par une écriture ciselée et une intensité émotionnelle rare, ce roman marque durablement et invite à réfléchir sur les failles d’une société où l’individualité n’existe plus.


Nous
Autrice : Christelle Dabos
Couverture :
Domagoj Sokcevic
Maison d’édition : Gallimard
Genre : Science-fiction
Publication : 07 novembre 2024
Nombre de pages : 576 pages
Prix : 27,90 € (collector) / 19,90 € (broché) / 13,99 € (numérique)

15 réflexions sur “[Chronique] Nous, de Christelle Dabos

  1. Avatar de Celestial Celestial 22 janvier 2025 / 10 h 21 min

    Merci pour cette chronique très détaillée, j’ai tellement hâte qu’il sorte en poche ! Depuis que j’ai lu la série de La Passe Miroir, je lis tous ses romans xD.

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    • Avatar de Sometimes a book Sometimes a book 25 janvier 2025 / 20 h 59 min

      L’avantage c’est qu’on peut être sûr qu’il sorte en poche 😄. J’espère que tu l’apprécieras et que l’attente en vaudra la peine !

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  2. Avatar de Brize Brize 22 janvier 2025 / 12 h 52 min

    J’étais justement tentée par la version audio, celle avec laquelle tu as lu le roman, après avoir écouté l’extrait, donc je suis ravie de voir ton avis positif !

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  3. Avatar de tampopo24 tampopo24 23 janvier 2025 / 21 h 49 min

    Je m’étais dit non plus de dystopie, surtout en jeunesse/YA mais tu vends si bien celle-ci et puis c’est Christelle Davos ! que forcément, j’ai envie de tester et de découvrir ce que peut bien cacher l’héroïne qui bouleverse tout cet univers. JE vais peut-être être faible ^^

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  4. Avatar de Vert Vert 25 janvier 2025 / 19 h 00 min

    Merci pour ton retour, je l’ai mis dans ma wishlist audio. J’étais justement curieuse de voir ce qu’elle pourrait faire en dehors de l’univers de la Passe-miroir

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    • Avatar de Sometimes a book Sometimes a book 25 janvier 2025 / 21 h 03 min

      Je suis justement impressionnée par sa capacité à créer des univers différents et aussi aboutis, elle se renouvelle vraiment depuis La Passe Miroir !

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  5. Avatar de Shaya Shaya 26 janvier 2025 / 10 h 17 min

    Tu dirais que ça fonctionne à partir de quel âge ? Je pense que c’est un roman qui conviendrait bien à une de mes nièces (comme ça, je l’achète et le lis avant xD)

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    • Avatar de Sometimes a book Sometimes a book 29 janvier 2025 / 21 h 42 min

      Pas trop jeune quand même parce qu’il y a pas mal de violence, donc pour ado minimum

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  6. Avatar de L'ourse bibliophile L'ourse bibliophile 1 février 2025 / 14 h 17 min

    Je n’ai jamais rien lu d’elle depuis La Passe-Miroir, mais tu me donnes clairement envie d’accorder une chance à ce roman-là (alors que je suis en général plutôt refroidie par les dystopies YA…). Merci !

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