[Chronique] Hard Mary, de Sofia Samatar

Par une froide nuit d’hiver, dans un village de Pennsylvanie appelé Jericho, des filles d’une communauté religieuse découvrent dans une grange un buste féminin métallique ; un robot fabriqué par Profane Industries, une gigantesque entreprise locale qui, d’après la rumeur, élève des moutons comme des légumes.
Pourtant, loin d’être effrayées, Lyddie et ses amies adoptent le buste féminin comme l’une des leurs. Elles la réparent et lui donnent un nom : Hard Mary. Sous leur aile bienveillante, l’étrange robot se comporte de plus en plus comme un humain.
Toutefois, même dans une communauté repliée sur elle-même, les secrets ne restent jamais longtemps des secrets…

MON avis

La collection de novella Récif des éditions Argyll s’est agrandie avec Hard Mary de Sofia Samatar, autrice que l’on avait pu découvrir avec son très beau Un étranger en Olondre, un roman de fantasy contemplatif très éloigné du texte proposé ici.

Hard Mary est une novella de science-fiction et un texte très particulier qui mélange différents univers en faisant rencontrer des personnages issus d’une communauté religieuse et isolée, avec un robot incarnant la modernité technologique. On trouve à la fin de la novella une interview de l’autrice qui est particulièrement intéressante pour nous aider à décrypter les intentions de ce texte aux multiples facettes.

Hard Mary nous emmène donc dans un monde en autarcie, à l’intérieur d’une communauté renfermée autour de la religion et dans un environnement patriarcal. Sofia Samatar décrit parfaitement cette vie éloignée de la société puisqu’elle s’inspire directement de la communauté dans laquelle elle a grandi. Elle nous offre donc une vision réaliste et terrifiante du rôle des femmes dans ce type de communauté. On suit d’ailleurs dans la novella un groupe de jeunes filles dont le quotidien va être bouleversé par la découverte d’un robot qu’elles vont nommer Hard Mary et qui va amener une nouvelle réalité dans leur monde.

Hard Mary est un texte qui fourmille de mille idées qui se mélangent dans un style parfois volontairement décousu. On est vite frappé par la vie de ces jeunes filles qui deviennent des femmes et dont le quotidien est déjà tout tracé depuis le plus jeune âge : mariage – enfants – routine de mère au foyer. Le texte appuie le fait que ces femmes ne se rendent pas compte de cette situation puisqu’elles n’imaginent même pas qu’il puisse exister autre chose. Ainsi l’autrice nous interroge sur le conditionnement que nous impose la société ou, comme elle le dit elle-même sur la programmation. L’être humain se retrouve programmé au même titre que peut l’être un robot. Et derrière tout ça et grâce au personnage de Hard Mary qui va venir casser le quotidien de ces êtres conditionnés, Sofia Samatar nous montre une porte de sortie en prenant le rôle de programmeur. Mais c’est une porte que tout le monde n’est pas prêt à prendre.

« La mémoire, c’est ressentir à nouveau. C’est une question de chiffres. La chambre chaude et profonde. L’odeur de la bière. Les ficelles noires de ton bonnet sur ta gorge pâle. La mémoire, c’est sentir que quelque chose n’est pas là pour la première fois »

Cette novella porte également une réflexion sur l’essence de ce qui fait un personnage et sur le fait d’écrire des personnages non vivants comme Hard Mary et qui pourtant sont bien des personnages à part entière. L’autrice se demande à travers ce texte comment les personnages peuvent transcender leur créateur et l’influencer sur son processus d’écriture.

Beaucoup de choses se mélangent donc dans cette novella qui nous emmène hors des sentiers battus, dérange et nous pousse dans nos propres retranchements. Sa fin, volontairement ouverte, prolonge cette sensation d’inconfort et nous oblige à nous interroger sur la société, sur les conséquences de cette histoire où finalement peu de choses ont changé et sur le processus pour devenir programmeur et non plus programmé.

D’autres avis : Le MakiLe Nocher des Livres – Just a Word – Les mots délivrentAux pays de cave TrollsL’épaule d’Orion


Hard Mary
Autrice :
Sofia Samatar
Traduction : Patrick Dechesne
Couverture : Anouck Faure
Maison d’édition : Argyll
Genre : Science-fiction
Publication française :  11 avril 2025
Nombre de pages : 112 pages
Prix : 9,90 € (broché) / 4,99 € (numérique)

12 réflexions sur “[Chronique] Hard Mary, de Sofia Samatar

  1. Avatar de tampopo24 tampopo24 28 Mai 2025 / 6 h 29 min

    Cette Hard Mary n’est-elle pas sa Mary Shelley ?
    Je compte en tout cas le découvrir meme si j’ai quelques craintes, n’ayant pas été emportée par un Étranger en Olondre contrairement à beaucoup… 😅

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  2. Avatar de Celestial Celestial 30 Mai 2025 / 16 h 18 min

    Je ne voyais absolument pas ce roman aussi philosophique ! Et le sujet me parle terriblement en tant que femme et en tant que programmeuse également. Bon, je n’ai d’autre choix que de le commander maintenant.

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    • Avatar de Sometimes a book Sometimes a book 4 juin 2025 / 10 h 41 min

      Oui il y a plein de thématiques à l’intérieur et des thématiques assez originales ! Effectivement vu comme ça, tu ne peux pas passer à côté 😀

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  3. Avatar de Anne-Charlotte Anne-Charlotte 2 juin 2025 / 9 h 32 min

    Une chronique qui rejoint totalement ce que j’ai pensé également à la lecture de ce récit !

    Merci beaucoup pour le renvoi vers ma chronique 🙂

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  4. Avatar de tampopo24 tampopo24 19 août 2025 / 22 h 37 min

    Enfin lue ! J’ai adoré les réflexions mais la forme m’a laissée sur le bord de la route, trop de rupture, une fin trop ouverte. J’en voulais un peu plus !

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